"Le matin en ouvrant la porte, tu tombes sur un mur. Pour sortir du lit, tu dois demander la permission. Tu dois demander la permission de quitter ta maison, ta rue, ta ville. On ne te la donne pas, cette permission et ce haut mur ceinture ta ville toute entière. Des briques, toujours plus de briques. La nuit, tu dors enfermé derrière ce mur monumental. " (Peter Sis.)
Elle marche, doucement, la tête baissée, le col de sa veste remontée autour de son cou, ses pas qui semblent si lourd s'écrasent sur les pavés sales de la rue, cette même rue qu'elle emprunte chaque matin. Sans un regard pour ce qui l'entoure, elle ne s'arrête pas. Le froid la brûle, et l'ennui d'une monotonie quotidienne l'empêche de sourire. Pourquoi s'arrêter ? Pourquoi lever les yeux ? Pour voir ces autres qui comme elle se laisse aller à des rêves, des espoirs vains depuis longtemps ? Admirer le ciel gris et morose, ne lui fait plus rien. Et puis elle a peur. Commes les autres. Mais tous le monde se tait ici, comment avouer une telle angoisse. Alors, elle avance, sans lever la tête, en accélerant. Elle connait le chemin, si long, toujours le même, toujours le même nombre de pas, le même nombre de pavé, mais elle les compte, parce qu'au moins pendant quelques minutes, elle se persuade qu'elle n'a plus peur.
Elle voudrait arrêter d'y penser, arrêter de frissonner lorsqu'elle s'égare et qu'elle le voit, là, devant elle. Se dresser devant lui, le regarder, sans frémir, sans s'enfuir. L'affronter, une seule fois, qu'il lui rende sa liberté, qu'il réponde à ses questions, à ces questions qui la hante, le soir quand elle est seule.
Parfois, quand la curiosité prend le dessus sur la crainte, elle se rapproche, doucement, parce qu'elle ne veut pas qu'on la voit, qu'on l'entende, et elle écoute. Elle voudrait juste savoir, ce qu'on lui cache, savoir si espérer vaut encore le coup. Comme si marcher à sens unique tous les matins ne lui suffisait pas, comme si la nuit donnait à sa vie un côté intriguant. Elle n'entend rien, il n'y a jamais un bruit, mais elle y croit, elle recommence. Comme une drogue, douce mais vitale. Elle est jeune et naïve et pense qu'à coup d'espoirs, de rêves, de chimères, elle brisera les silences, les barrières, les murs. Le mur.
C'était le 18 du mois, il ne devait pas être plus de 6h ce matin là. Tout est flou, elle ne sait plus très bien si c'était réel, mais ce qu'elle sait, c'est que ce jour là, elle a fait le rêve qui lui a redonné la force de lever la tête, et d'affronter sa vie.
Routine matinal, elle marche, un pied devant l'autre, les yeux à demi-clos, l'esprit fermé au reste du monde. Et puis ce gamin est passé, il courait, l'a bousculé. Il s'est retourné, timidement, et lui a sourit. Le premier depuis des mois. Alors elle a levée les yeux, elle s'est redressée, comme si ce simple sourire l'avait fait sortir de sa torpeur egoïste, comme si elle réalisait qu'elle n'était pas seule, plus seule. Elle a relevé la tête avec assurance, et ses pupilles qu'elle croyaient devenues insensible depuis longtemps, l'ont enfin regardé. Loin encore de réussir à l'affronter, elles se sont fixées sur lui, sans hésitation aucune.
Enfin, ce matin là; parce qu'on lui avait sourit, parce qu'elle n'était plus seule, elle a tournée les épaules vers le mur, vers les barreaux qui l'opresse chaque jours, sans sciller.
Elle a même cru voir une lueur, une faille, comme s'il s'ouvrait sur elle, pour elle. Etonnée d'abord, elle n'a pas bougé. Mais la lumière semblait lointaine et plus vive chaque fois qu'elle la fixait. Dans un mouvement de surprise, elle a reculé, mais a gardé son regard sur lui. Le mur donnait l'impression de fondre, rayon par rayon; il semblait s'ouvrir, s'écarteler. Est-ce qu'un simple sourire pouvait faire ça ?
Longtemps, elle est restée immobile, ce n'était plus la même peur, plus la même angoisse. Cette fois, c'est son coeur qui battait à tout rompre, sans lui laisser le temps de respirer.
Elle a rit et s'est avancée. Vers ce mur, ces pierres froides et effrayantes qui rythmaient sa vie depuis des mois, elle s'est avancée, et n'a plus bougé.
La seule chose qu'elle réussit à penser, à articuler à ce moment là fut : "L'herbe de l'autre côté n'est pas plus verte qu'ici."
Pourquoi a t-il fallut qu'elle se rende compte que les autres n'étaient pas plus heureux qu'elle, pour retrouver l'espoir ? Et si chacun de son côté, chacun derrière son mur, nous pensions être seuls ? Et s'il suffisait d'un sourire pour briser les barrières qui nous séparent ? Pourquoi toujours vouloir ce que l'on a pas, ce qu'il y a de l'autre côté, alors qu'il suffirait de lever les yeux pour s'apercevoir que le meilleur est devant nous, et que l'on peut, à défaut de réussir à les détruire pour les surpasser, essayer de vivre avec ces murs ?

